Retour sur la Conférence de la Communauté des Savoirs Terres et Sols
Dans la droite ligne de l’étude ADEME sur la présence des microplastiques dans le Mafor (1), découvrez ce webinaire sur la pollution des sols par les microplastiques. Présenté par deux scientifiques, Gabin Colombini, post-doctorant spécialisé sur les sources et les flux de microplastiques dans les sols, et Marie France Dignac Directrice de Recherche à l’Inrae et membre de la Coalition des scientifiques pour un traité international sur les plastiques, vous aborderez la problématique sous deux angles, celui de la quantification de la pollution et celui des enjeux internationaux.
Des effets caractérisés des microplastiques sur les sols et sur le vivant
La recherche sur les microplastiques dans les sols est un domaine scientifique récent puisque les premières études datent seulement de 2017. Les microplastiques sont ceux qui par leur taille passent sous le radar de la norme NFU 44 051, c’est-à-dire d’une granulométrie inférieure à 5 mm et supérieure à 1 micromètre. En 2019, on estime la fuite de plastique dans l’environnement à 22 millions de tonnes, et la quantité de microplastiques dans les sols pourrait être supérieure à celle des océans !
En termes de constat, il est scientifiquement avéré que les microplastiques présents dans les sols impactent le vivant dans toute sa chaîne jusqu’à nous :
- D’abord, ils changent des propriétés des sols, modifient les interactions entre particules, ainsi que les dynamiques des autres polluants facilitant notamment leur assimilation par la biomasse,
- Ensuite, ils impactent directement la croissance, la reproduction et la durée de vie des lombrics, l’auxiliaire sans doute le plus important de la vie des sols,
- Puis, ils pénètrent également la biomasse végétale par les racines et rejoignent les parties supérieures des plantes, avec des conséquences sur leur métabolisme,
- Enfin, ils rejoignent le corps humain, par les aliments, l’eau et l’air, et agissent comme des précurseurs de nombreuses pathologies : certains cancers, le diabète, la stérilité masculine, l’endométriose…
Déjà un beau casier qui justifie que nos scientifiques s’y intéressent de plus près !
Une nouvelle étude sur le rôle des MAFOR dans la contamination des sols aux microplastiques
Gabin Colombini s’est donc penché sur la contamination des sols agricoles par ces microplastiques. Pour cela, il a pris pour terrain d’étude les parcelles expérimentales de Qualiagro, sur lesquelles sont suivis depuis plus de 20 ans les effets agronomiques de l’épandage de différents types d’amendements organiques d’origine résiduaire. L’analyse des échantillons de sols et de composts, conservés et prélevés chaque année, a permis au chercheur de suivre la dynamique des microplastiques grossiers (2 à 5 mm) dans ces sols et de les quantifier.
Sans surprise, les résultats mettent en évidence la présence en grande majorité des mêmes plastiques que l’étude ADEME : PE, PP, PS, tous très largement utilisés dans la fabrication des emballages alimentaires.
L’hypothèse de recherche selon laquelle plus le tri des biodéchets était fait à la source et moins seraient contaminés les composts, et par conséquent les sols, a pu être vérifiée. Les résultats présentés pour les composts d’OMR, pourtant normés, sont catastrophiques. D’après leurs estimations, l’épandage de ce compost sur les sols pendant 22 ans, selon un apport de 12 tonnes par hectare tous les 2 ans, aurait conduit à accumuler plus de 400 kg de plastique par hectare, soit l’équivalent de 80 000 sacs plastiques par hectare. Ces analyses ont également permis de montrer que l’ajout des microplastiques grossiers à la somme des plastiques entraînait un dépassement systématique de la norme sur les plastiques légers comme illustré sur le Graphique 1. Comparativement, les résultats pour les composts de bio et de boues restent conformes.
Graphique 1 : Dépassement des seuils de la norme d’amandabilité (NF U 44 051) pour les plastiques légers (>2mm) par les compost d’OMR
Ces résultats soulignent encore une fois l’importance de la sortie du socle commun, pour améliorer la qualité des amendements mis sur le marché et endiguer la contamination des sols aux plastiques.
Le plastique au coeur des crises écologiques… mais aussi au coeur d’un traité international
Le plastique est au coeur des principales crises écologiques que nous traversons :
- le dérèglement climatique causé par les émissions de gaz à effet de serre issues de l’ère du pétrole dont les plastiques sont le produit,
- la perte de biodiversité en lien avec leurs impacts sur les habitats terrestres et marins, et ses conséquences sur des espèces clés comme les lombrics,
- la pollution puisque les plastiques ont contaminé tous les compartiments sol, air, eau.. et même la biomasse.
Face à cette multicrise, 175 pays de l’UNEP (programme des Nations Unies pour l’Environnement) ont pris pour résolution en mars 2022 de travailler à la rédaction d’un traité international, juridiquement contraignant, visant à mettre fin à la pollution plastique. Un comité intergouvernemental de négociation a été constitué avec 2 ans pour négocier ce traité. Les cinq rencontres n’ont malheureusement pas permis d’aboutir à accord, mais un texte a été proposé et sa signature est attendue lors d’une prochaine session.
De nombreuses données et analyses produites par une coalition scientifique indépendante
Pour accompagner ces négociations, une coalition de scientifiques pour un traité efficace sur les plastiques, composée de 400 membres, tous des scientifiques indépendants et volontaires, a été créée. Cette coalition a permis de produire de nombreuses notes d’informations pour éclairer l’avis des politiques au regard des dernières avancées de la recherche. Toutes ces notes sont rendues accessibles, et certaines disponibles en français :
- Traité mondial sur les plastiques – ce que la science dit des éléments essentiels pour sa réussite
- Réduire la pollution plastique à la source : les arguments en faveur des solutions en amont ?
- Polymères plastiques primaires : une réduction en amont nécessaire et urgente
- Élimination de la pollution plastique existante
- Substances chimiques des plastiques
- La santé humaine dans le Traité Mondial sur les Plastiques
- Le Concept d’Utilisation Essentielle pour le Traité sur les Plastiques
- Lutter contre la pollution microplastique via le Traité mondial sur le Plastique
- Vers une Interface Science-Politique efficace pour le Traité Mondial sur les Plastiques
Ces informations sont une mine d’or pour mieux comprendre les enjeux de ce traité. Elles contribuent notamment à prendre conscience que “l’amélioration des systèmes de gestion de déchets ne permettra pas de résorber cette pollution [les fuites de plastique vers l’environnement] liées à l’augmentation de la production” comme l’affirme Marie France Dignac. En effet, ces fuites vers l’environnement se produisent tout au long du cycle de vie des plastiques, et pas seulement lorsqu’ils deviennent un déchets ; d’autant que moins de 10% des plastiques sont recyclés dans le monde. Le recyclage des plastiques est un “leurre”, depuis longtemps dénoncé par la société civile et maintenant par les scientifiques eux-mêmes.
La seule et unique solution s’avère donc être de réduire. Or, ce n’est pas la trajectoire prise puisque la production de plastique dans le monde, estimée à 460M de tonnes aujourd’hui, doit tripler d’ici 2050. Rappelons que 60% des plastiques sont destinés à un usage unique, ou à très courte durée de vie, et 40% sont des emballages.
Des recommandations et des concepts soutenus par les scientifiques
A cette fin, des concepts tout à fait innovants émergent comme celui de limiter l’usage du plastique aux utilisations essentielles uniquement. Les scientifiques pointent également du doigt une réglementation insuffisante sur les 16 000 substances chimiques que composent les plastiques, dont 15% sont considérées comme préoccupantes. Il apparaît aussi nécessaire de mieux prendre en compte dans le contrôle des plastiques leur capacité à produire des micro et nano plastiques. Enfin, il faudra lever le secret industriel derrière lequel les fabricants de plastique cachent l’utilisation de certaines substances, tant dans les plastiques ordinaires que dans les plastiques compostables.
(1) Microplastiques présents dans les produits résiduaires organiques – Rapport ADEME Oct 2024